I. Sur la Genèse et la Vision Artistique

1. L’étincelle créative : Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussée à réaliser ce court-métrage ? Est-ce une image, une émotion ou un message spécifique ?

Le point de départ de ce court-métrage vient surtout du contexte dans lequel il a été créé. À l’époque, j’étais en prépa-art, en licence de film d’animation, et nous avions un projet de fin d’année autour d’un thème imposé : « Le passage ». Toutes les formes artistiques étaient acceptées, donc au début j’ai exploré énormément de pistes.

Pour notre premier examen, on devait faire des recherches d’idées. J’avais même un petit carnet entièrement dédié à ça, dans lequel je notais tout ce qui pouvait être lié au passage : les mouvements, les transformations, les expressions, les changements, la transmission, les passages physiques ou symboliques…

À partir de ces recherches, j’ai imaginé plusieurs projets possibles :

  • Un flipbook ;
  • Un remake d’une couverture de livre que j’avais réalisée lors d’un stage en graphisme en seconde ;
  • Une animation en stop-motion autour d’éléments éphémères ;
  • Une maquette de labyrinthe remplie de passages secrets cachés.

Finalement, c’est le projet de stop-motion qui a été validé.

À cette période, je m’intéressais aussi beaucoup à l’animation africaine, parce qu’elle me semblait moins mise en avant que les animations occidentales ou asiatiques. Ça m’a donné envie de comprendre quelles étaient ses spécificités visuelles, narratives et culturelles. En parallèle, je repensais aussi à un(e) ami(e) qui voulait transitionner pour devenir une femme. Cette réflexion autour de la transformation identitaire et du passage d’un état à un autre m’a beaucoup marquée à ce moment-là.

Petit à petit, toutes ces idées se sont mélangées et c’est comme ça que les premières bases de « L’homme qui voudrait être une chèvre » sont apparues. Je crois que ce qui m’intéressait profondément, c’était cette notion de métamorphose : le passage entre différentes identités, différents corps et différentes façons d’exister.

Pour revenir rapidement sur l’origine de l’histoire, elle est vraiment née dans mon carnet de recherche, en explorant toutes les pistes autour du thème du passage. À un moment, comme je voulais aborder un rite de passage masculin (qui sont moins souvent représentés que les rites féminins), j’ai eu cette association d’idées avec l’expression « devenir chèvre », qui m’a à la fois amusée et intriguée. J’ai donc combiné ces éléments pour construire le scénario.

Note de l’artiste : J’ai découvert bien plus tard l’existence de nombreux contes similaires en Afrique, pas uniquement autour des chèvres mais aussi d’autres formes de transformations, ce qui m’a surtout permis de mettre mon travail en perspective après coup, sans avoir influencé la création initiale du film.


2. L’esthétique visuelle : Comment avez-vous défini la direction artistique de cette œuvre ? Quelles ont été vos principales influences (cinéma, peinture, littérature) ?

Après le premier examen, j’ai commencé à consacrer un carnet d’intention entièrement au projet. Il regroupait l’introduction, mes sources artistiques, le storyboard, ma démarche, mon cheminement de réflexion, les explications du projet, la description technique, une conclusion, des dessins supplémentaires ainsi que toutes mes références. Ce carnet m’a vraiment servi de fil conducteur pour construire l’univers du film.

Au départ, le court-métrage devait durer entre une et deux minutes seulement. Mais plus j’avançais dans le projet, plus je réalisais qu’il y avait énormément de choses à raconter et à montrer visuellement. Finalement, il a dépassé les sept minutes. D’ailleurs, c’est une anecdote assez drôle aujourd’hui : ma note de fin d’année a été plutôt moyenne parce que le jury trouvait le film trop long et n’avait pas vraiment le temps de le décortiquer davantage.

Concernant la direction artistique, j’ai choisi de réaliser le film en stop-motion avec de la pâte à modeler Giotto, de la Plastiline medium et beaucoup de matériaux de récupération. C’était d’abord un choix pratique : si j’avais dû tout dessiner image par image, cela m’aurait pris énormément de temps. Mais ce choix me permettait aussi d’accentuer le côté organique et exotique de l’univers, tout en mettant en pratique ce que j’avais déjà appris sur le stop-motion.

À cette période, je m’intéressais beaucoup aux esthétiques moins représentées dans l’animation, notamment l’animation africaine, et cela a influencé ma manière de penser les formes, les matières et l’atmosphère du film.

Tout le tournage a été réalisé dans ma chambre, avec les moyens que j’avais à disposition. Chaque décor (y compris les scènes sur fond vert) avait des tailles différentes, donc j’ai dû adapter l’éclairage en permanence selon les contraintes de chaque plan. Cette dimension artisanale faisait aussi partie intégrante du projet : bricoler, expérimenter et transformer des objets simples pour créer tout un univers visuel.

Nos influences majeures :

  • L’art éthiopien : En général, et particulièrement les peintures religieuses. J’étais fascinée par la manière dont les personnages étaient représentés, avec ces regards très grands et extrêmement expressifs. Les yeux transmettaient presque toute l’émotion et la spiritualité des scènes, et cela a beaucoup influencé ma façon de concevoir les personnages et les expressions dans le film.
  • Les enfants sauvages : J’ai été marquée par les récits autour de ces personnes ayant grandi en dehors de la société humaine puis forcées de revenir dans la civilisation. Cette idée du décalage entre deux mondes, du passage difficile d’un état à un autre, faisait écho aux thèmes que je voulais explorer. Le court-métrage Feral de Daniel Sousa m’a particulièrement inspirée pour cette dimension plus instinctive et sensorielle.
  • Les rites anthropologiques : Je me suis intéressée aux rites de passage vers l’âge adulte du peuple Hamar, en Éthiopie. Je trouvais fascinante cette idée de transformation symbolique et sociale à travers des épreuves physiques et collectives. Cela nourrissait encore cette réflexion autour de la métamorphose, de l’identité et du changement de statut.
  • Les trajectoires de vie : Au-delà des références artistiques, j’étais aussi influencée par des anecdotes et des témoignages de personnes dont la vie avait radicalement changé, parfois du jour au lendemain. Ces histoires me touchaient parce qu’elles parlaient toutes, d’une certaine manière, d’un passage irréversible vers une nouvelle identité ou une nouvelle existence.
  • La faune et la mythologie : Enfin, le choix de la chèvre n’était pas anodin. Je me suis inspirée de la chèvre iranienne bézoard, notamment pour son apparence très extravagante et presque mystique. Elle me permettait aussi de garder une certaine cohérence géographique avec le pays de Tamrat et l’univers culturel que je construisais autour du film. Pour les transformations physiques du personnage, je me suis aussi inspirée du dieu Pan issu de la mythologie grecque. Cette référence m’a aidée à imaginer la manière dont le personnage pouvait progressivement basculer entre différentes formes et différentes identités.

3. Le message : Si vous deviez résumer l’âme de votre film en une seule phrase, quelle serait-elle ?

« Rien n’est jamais figé : une vie peut basculer à tout moment, mais il faut continuer d’avancer vers ses rêves, quels que soient les chemins et les transformations imposées. »


II. Sur la Production Indépendante

4. Le défi de l’autofinancement : En tant que créatrice, quel a été le plus gros obstacle technique ou financier que vous avez dû surmonter pour mener ce projet à son terme ?

Le principal obstacle n’a pas été uniquement financier ou technique, mais surtout lié au temps et au rythme imposé par le cadre scolaire. Même si l’emploi du temps était allégé au second semestre pour nous permettre de travailler sur nos projets, le délai restait assez serré au regard de l’ambition du court-métrage et de la charge de travail que représentait le stop-motion.

À cela s’ajoutaient aussi mes contraintes personnelles, notamment mes handicaps, qui rendaient parfois le processus plus long et plus exigeant à gérer au quotidien. Ce sont des difficultés que je rencontre encore aujourd’hui, même si elles se manifestent différemment dans un cadre professionnel, où le rythme et les exigences remplacent ceux de l’école.

Malgré tout, ces contraintes m’ont aussi appris à mieux organiser mon travail, à m’adapter et à trouver des solutions concrètes pour mener le projet jusqu’au bout.


5. L’indépendance : Que représente pour vous la liberté de créer loin des grands circuits traditionnels du cinéma d’animation ?

La liberté de créer en dehors des grands circuits traditionnels du cinéma d’animation représente pour moi quelque chose d’ambivalent mais très précieux.

En tant que fan de dessins animés, on peut parfois se sentir un peu en marge, même en étant très impliqué dans cet univers, parce que les références dominantes restent souvent très institutionnalisées ou liées à de grands studios. En même temps, cette indépendance est aussi une vraie chance : elle permet de s’affranchir de nombreuses contraintes qu’on peut retrouver dans un parcours mais plus classique, que ce soit en termes de production, de format ou de narration.

Il y a 15 ou 20 ans, j’aurais eu du mal à imaginer que des trajectoires plus alternatives pouvaient exister. Aujourd’hui, avec les outils et les évolutions du secteur, j’ai l’impression que ces chemins deviennent non seulement possibles, mais aussi de plus en plus naturels — voire peut-être une norme en devenir.


6. L’outil technologique : Quel regard portez-vous sur l’évolution des outils numériques (et éventuellement de l’IA) dans le processus de création actuel ?

De manière générale, je suis favorable à l’utilisation des outils numériques, y compris l’IA, dans les processus de création. Les critiques qu’on peut leur adresser (comme les questions de vol de données ou d’éthique) me semblent assez proches de celles qui existaient déjà aux débuts d’Internet, et relèvent surtout de la manière dont ces outils sont encadrés plutôt que de leur existence même.

En tant qu’indépendante, je vois surtout ces évolutions comme une opportunité : elles rendent certains processus plus accessibles et permettent de se rapprocher de projets qui auraient été beaucoup plus difficiles à réaliser auparavant, notamment à cause de contraintes techniques, matérielles ou structurelles. En tant que spectatrice aussi, je me réjouis de voir émerger de nouveaux profils artistiques, souvent en dehors des circuits traditionnels, avec des approches très variées.

Je me reconnais d’ailleurs dans certaines démarches d’IA-artistes, dans le sens où leur manière d’expérimenter, de contourner des contraintes et de composer avec des outils nouveaux fait écho à ma propre façon d’aborder la création. Je me dis que j’aurais pu emprunter ce type de chemin si mon parcours ou mes conditions avaient été différents, notamment dans la manière d’accéder aux moyens de production.


III. Sur le Partenariat avec Emond +

7. Le choix de la plateforme : Pourquoi avez-vous accepté que votre œuvre rejoigne le catalogue d’Emond + ?

J’ai accepté que mon œuvre rejoigne le catalogue d’Emond+ pour plusieurs raisons.

D’abord, cela me permettait de donner une nouvelle vie au film sans avoir à passer par le circuit des festivals payants, qui peut être assez lourd et chronophage à gérer en tant qu’indépendante. C’était aussi une manière de faire vivre l’association d’artistes dont je fais partie, Le Destinarius, qui m’accompagne et me soutient dans mes projets.

Avant d’accepter, je me suis renseignée sur Emond+ ainsi que sur le parcours de son fondateur, ce qui m’a mise en confiance quant à la démarche et à la ligne éditoriale de la plateforme. Le fait d’avoir été directement contactée après la publication d’une courte vidéo que j’avais réalisée sur TheOdd1sOut a aussi rendu l’échange assez naturel pour moi. Comme il s’agissait d’une première diffusion de ce type, j’ai pris cela comme une expérience et un test.

J’ai choisi d’y présenter mon court-métrage en stop-motion réalisé en prépa-art, « L’homme qui voudrait être une chèvre ». J’ai également dû refaire entièrement le sound design pour des questions de droits, ce qui m’a permis de revisiter le projet sous un autre angle. Au final, j’ai signé un contrat de diffusion d’un an, et cela a marqué une étape importante dans mon parcours.


8. Visibilité internationale : Que ressentez-vous à l’idée que votre film soit désormais accessible à un public global via une plateforme qui défend les créateurs indépendants ?

Le fait que mon film soit accessible à un public global via une plateforme qui met en avant les créateurs indépendants est surtout un vrai soulagement sur le plan de la charge mentale liée à l’auto-promotion.

En tant qu’indépendante, c’est parfois une partie du travail qui peut être lourde à gérer, donc savoir que l’œuvre peut circuler et être découverte dans un cadre déjà structuré me permet de me concentrer davantage sur la création elle-même.

Au-delà de cet aspect, c’est aussi encourageant de se dire que le film peut toucher des spectateurs plus larges, avec des sensibilités et des regards différents, sans que cela repose uniquement sur mes propres efforts de diffusion.


IV. Questions de Fond (Ligne Emond TV)

9. Le respect des créateurs : On sait que le milieu peut être difficile (harcèlement, sabotage, pressions). Quel conseil donneriez-vous à un jeune animateur qui débute et qui veut protéger son intégrité ?

Si je devais m’adresse à la moi du collège, je lui dirais surtout de ne pas se laisser définir par le regard des autres, ni par les dynamiques parfois difficiles qu’on peut rencontrer dans le milieu créatif.

Je lui dirais de continuer à créer, même si ce n’est pas parfait, et surtout de protéger son espace de travail et ses idées comme quelque chose de précieux. De faire confiance à son intuition, et d’apprendre à reconnaître ce qui nourrit sa créativité de ce qui l’épuise ou la détourne de ce qu’elle veut vraiment raconter.

Je lui dirais aussi qu’elle n’a pas besoin de tout accepter pour « faire partie du milieu », et que poser des limites n’enlève rien à sa légitimité en tant qu’artiste. Avec le recul, je pense que le plus important, c’est de rester fidèle à soi-même dans le temps, même quand les contextes changent autour de nous, comme un fil conducteur intérieur qui permet de ne pas se perdre dans les pressions extérieures.


10. L’avenir : Quels sont vos futurs projets ? Est-ce le début d’une longue saga ou une œuvre unique ?

À l’heure actuelle, je travaille sur plusieurs projets en parallèle :

  1. Je suis en train de finaliser une animation storytime dans laquelle je raconte une expérience autour d’une séance de cinéma qui a été perturbée par des réactions liées à l’usage de l’IA dans un film d’animation. Je suis actuellement à l’étape de la colorisation des personnages.
  2. Je compte terminer un vlog animé consacré au MIFA du Festival d’Annecy, que j’avais commencé auparavant et que je souhaite finaliser.
  3. Je prépare également la saison 4 de mon format ToonIndé, qui est dédié à l’animation indépendante sur internet.

Dans mon cas, je ne fonctionne pas vraiment sur une logique de film unique ou de saga au sens cinématographique classique, mais plutôt sur des formats d’animation pensés pour le web et les réseaux sociaux.

Certains projets sont totalement indépendants et se suffisent à eux-mêmes, tandis que d’autres s’inscrivent dans des formats récurrents ou des séries, comme mes contenus sur YouTube. Donc je dirais que ce n’est pas une œuvre isolée ni une saga linéaire, mais plutôt un écosystème de créations qui évolue au fil du temps, avec des projets ponctuels et des formats plus réguliers qui coexistent.

À découvrir dès maintenant sur Emond+ : Plongez dans l’univers unique et métaphorique de L’homme qui voudrait être une chèvre. Découvrez ce court-métrage audacieux en stop-motion, disponible en exclusivité pour une durée d’un an sur notre plateforme dédiée au cinéma indépendant.

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Une réflexion sur « Interview RebbyCraft »

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